Les Américains en Afghanistan: une défaite inéluctable?

2021-08-21 15:37:09

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Il était 8 heures du matin et un sergent afghan montait une garde indolente devant ce qu’il appelait le entrance. Un mois avant la chute de la ville de Kunduz aux mains des talibans, un accord tacite protégeait encore les deux camps: aucun coup de feu ne serait tiré.

Telle est la nature de la drôle de guerre que viennent de livrer — et de perdre — les Afghans face aux talibans.

Le président américain Joe Biden et ses conseillers soutiennent que l’effondrement complete de l’armée afghane est la preuve de son inaptitude, justifiant ainsi le retrait des États-Unis. Mais la spectaculaire déliquescence du gouvernement et de l’armée, ainsi que la transition sans effusion de sang dans une grande partie du pays jusqu’à présent, sont révélateurs de quelque selected de bien plus profond.

La guerre que les Américains pensaient livrer aux talibans n’était pas celle que menaient leurs alliés afghans. Ce qui explique qu’à l’picture d’autres interventions néocoloniales du même ordre, celle-ci était sans doute vouée à l’échec dès le départ.

L’histoire récente nous enseigne qu’il est illusoire pour les puissances occidentales de mener des guerres à l’étranger, même si la tentation est forte. À première vue, les insurrections locales sont dépassées en termes de financement, de technologie, d’armes et de moyens aériens, entre autres. Mais elles relèvent de motivations plus fondamentales, bénéficient d’un afflux fixed de nouvelles recrues et peuvent souvent compter sur un soutien venu de l’autre côté de la frontière.

Une puissance étrangère mène la guerre en tant que easy visiteur — ou occupant — alors que celle que mènent ses ex-alliés, ceux qui vivent réellement sur place, est de nature entièrement différente. En Afghanistan, ce n’était pas le bien contre le mal, comme l’imaginaient les Américains: c’était voisin contre voisin.

À propos de la guerilla, Mao qualifiait la relation qui devrait exister entre un peuple et les combattants de la façon suivante: “Le premier est comme l’eau”, écrivait-il, “les seconds sont les poissons qui y vivent.”

En Afghanistan, les Américains étaient des poissons hors de l’eau. Les Russes l’étaient de même dans les années 1980. Tout comme les Américains au Vietnam. Et les Français en Algérie dans les années 1950. Et les Portugais lors de leurs vaines tentatives de maintenir leurs colonies africaines dans les années 1960 et 1970. Et les Israéliens occupant le Sud-Liban dans les années 1980.

Chaque fois que la puissance intervenant dans ces pays claironnait que l’revolt locale était définitivement matée, ou qu’un tournant avait été pris, de nouveaux foyers se déclaraient sur les braises encore fumantes.

Les Américains pensaient avoir vaincu les talibans fin 2001. Ils n’étaient plus un problème. Mais la réalité était bien plus mitigée.

“La plupart avaient essentiellement disparu, et nous ne savions pas bien où ils étaient partis”, écrit le général de brigade Stanley McChrystal, cité par l’historien Carter Malkasian dans son nouveau livre “The American Battle in Afghanistan.”

En fait, les talibans n’ont jamais été vraiment vaincus. Beaucoup ont été tués par les Américains; mais beaucoup d’autres se sont simplement volatilisés dans les montagnes et les villages, ou de l’autre côté de la frontière du Pakistan, qui soutient le mouvement depuis le début.

Dès 2006, ils s’étaient suffisamment réorganisés pour lancer une offensive majeure. Le dernier acte s’est joué la semaine dernière lors de l’humiliation américaine, sinistre mais prévisible, consacrant la défaite militaire des États-Unis.

‘‘En fin de compte, toutes les guerres coloniales sont perdues d’avance’’, écrivait il y a 20 ans Patrick Chabal, l’historien des mésaventures du Portugal en Afrique, au second où les Américains s’embourbaient inéluctablement en Afghanistan.

L’enlisement de la superpuissance ces 20 dernières années, puis sa défaite, sont d’autant plus surprenants qu’au cours des décennies précédant le nouveau millénaire, l’Amérique s’imprégnait de discours sur les “leçons” prétendument tirées du Vietnam. La principale de celles-ci avait été énoncée en termes on ne peut plus clairs par l’ancien chef de la majorité démocrate au Sénat américain, Mike Mansfield, à la fin des années 1970.

“Le bilan a été de 55 000 morts, 303 000 blessés, 150 milliards de {dollars}’’, avait-il déclaré à un journaliste de la radio. “C’était inutile, injustifié, ce n’était pas lié à notre sécurité ou à un intérêt very important. C’était tout simplement une mésaventure dans une partie du monde dont nous n’aurions jamais dû nous mêler.”

En 1961, au tout début de cette “mésaventure”, une personnalité non moins considérable que Charles de Gaulle avait mis le président Kennedy en garde au sujet du Vietnam. “Je prédis que vous sombrerez peu à peu dans un bourbier militaire et politique sans fond, peu importe les hommes et l’argent que vous y sacrifierez”, s’est souvenu d’avoir dit à Kennedy le président français.

Son homologue américain passa outre sa mise en garde. En des termes présageant à la fois des débâcles du Vietnam et de l’Afghanistan, de Gaulle avait prévenu Kennedy: même si l’Amérique trouvait des dirigeants locaux prêts à lui obéir pour servir leurs propres intérêts, le peuple ne les suivrait pas et ne voudrait simplement pas d’elle.

En 1968, les généraux américains soutenaient que les Nord-Vietnamiens avaient “reçu une bonne correction”, selon le mot de l’un d’entre eux. Le problème, c’est que l’ennemi avait refusé de reconnaître la défaite et continué de se battre, comme le soulignaient les spécialistes de politique étrangère James Chace et David Fromkin au milieu des années 1980. De son côté, l’allié sud-vietnamien des Américains, miné par la corruption, ne disposait d’aucune assise au sein de la inhabitants.

On retrouve cette même funeste trilogie — généraux fanfarons, ennemi insoumis, allié corrompu — à tous les stades de l’engagement militaire américain en Afghanistan.

Kennedy aurait dû écouter de Gaulle. Le président français, contrairement à ses homologues américains d’alors et à ceux depuis, se méfiait des généraux et restait sourd à leurs flatteries, bien qu’il fût le héros militaire le plus reconnu de son pays.

À l’époque, il était occupé à extirper la France d’une guerre coloniale brutale et longue de huit ans en Algérie, contre la volonté farouche de ses officiers supérieurs et des Européens établis là-bas qui voulaient voir prolongée une domination coloniale plus que centenaire. Ses généraux soutenaient, à juste titre, que la guérilla intérieure algérienne était largement anéantie.

Mais de Gaulle eut la sagesse de deviner que le fight était loin d’être terminé.

Stationnée aux frontières de l’Algérie se trouvait ce que les insurgés appelaient “l’armée des frontières”, qui deviendrait l’Armée de libération nationale (ALN). Aujourd’hui Armée nationale populaire (ANP), elle reste un élément-clé de la vie politique algérienne.

“Ce qui motivait l’avis de de Gaulle, c’est qu’ils avaient toujours une armée aux frontières”, explique Benjamin Stora, l’historien qui fait autorité sur les relations franco-algériennes. “La scenario était donc gelée du level de vue militaire. Le raisonnement de de Gaulle, c’est que si nous maintenions le statu quo, nous perdrions beaucoup.” Sa décision d’ordonner le retrait des Français demeure un sujet hautement smart.

Houari Boumediène, le chef de l’ALN qui devint le plus essential dirigeant de l’Algérie indépendante, incarnait deux points fondamentaux de la révolution algérienne que reconnaîtront les observateurs des talibans: la faith et le nationalisme. Si les islamistes ont fini par se retourner contre lui au sujet du socialisme, le chagrin que manifesta la inhabitants lors de ses funérailles en 1978 fut immense et sincère.

L’affect de Boumediène sur son peuple s’explique par ses origines modestes et sa ténacité contre l’occupant français tant haï. Des éléments identiques aident à comprendre pourquoi les talibans ont pu s’imposer quasiment sans heurts sur le territoire afghan au cours des semaines, voire des mois précédant la toute récente victoire finale.

Les États-Unis s’imaginaient qu’ils aidaient les Afghans à combattre un avatar du mal, les talibans, artisans parmi d’autres du terrorisme worldwide. C’était l’optique américaine et c’était la guerre américaine.

La plupart des Afghans, en revanche, ne menaient pas cette guerre-là. Les talibans sont originaires de leurs villes et villages. Les changements qu’a connus l’Afghanistan au cours de ces 20 dernières années d’occupation américaine concernent essentiellement ses centres urbains. Mais les lois promues par les talibans — dont une politique répressive à l’égard des femmes — diffèrent à peine, voire pas du tout, des traditions immémoriales de bon nombre de ces villages ruraux, en particulier dans le sud pachtoune.

“Il y a une résistance à l’éducation des filles dans de nombreuses communautés rurales d’Afghanistan”, relève sobrement un rapport de Human Rights Watch publié l’an dernier. Et en dehors des capitales provinciales, même dans le nord, il est uncommon de voir les femmes ne pas revêtir la burqa.

C’est la raison pour laquelle depuis des années les talibans rendent justice, souvent brutalement, dans les zones placées sous leur contrôle, avec l’assentiment, voire l’accord, des populations locales. Les différends relatifs aux biens et les délits mineurs sont jugés de manière expéditive, parfois par des dirigeants religieux ; ces tribunaux ont la réputation d’être “incorruptibles” comparés au système corrompu de l’ancien gouvernement, selon Human Rights Watch.

C’est un système centré sur la punition, et elle est souvent sévère. Les talibans assurent cette semaine qu’ils pardonneront à ceux qui ont servi l’administration afghane du régime déchu — mais ils n’ont montré aucune tolérance par le passé. Le groupe administre un système de prisons clandestines, où se trouvent un grand nombre de soldats et de fonctionnaires, qui encourage la crainte aux populations locales dans le pays entier.

Le chef des talibans, le mollah Abdul Gani Baradar, aurait été accueilli avec enthousiasme à son retour cette semaine dans la ville méridionale de Kandahar, le berceau des talibans. Voilà un autre sujet de réflexion pour la superpuissance qui, il y a 20 ans, estimait n’avoir d’autre choix qu’une riposte militaire aux crimes perpétrés le 11 septembre.

Pour Carter Malkasian, historien et aussi ancien conseiller du haut commandement américain en Afghanistan, s’il y a une leçon à tirer de l’expérience, ce n’est pas nécessairement que l’Amérique aurait dû se tenir à l’écart.

“Si vous devez y aller, faites-le en acceptant que vous ne pouvez pas réussir complètement”, dit-il dans un entretien. “N’y allez pas en vous disant ‘on va trouver une resolution, on va tout arranger’.’’

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